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Interview exclusive: G.M.I. V. Lazarev | 17 Mai 2009 |
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Bonjour Vladimir, peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Vladimir Lazarev, j’habite à Lyon, j’ai 44 ans. Je suis né à Saratov, en Russie, une ville située à 850 km au Sud-Est de Moscou et traversée par la Volga.
A quel âge as-tu appris les Échecs ?
J’ai appris les Échecs assez vieux par rapport aux jeunes d’aujourd’hui. On m’a montré une fois les règles à 10 ans, mais après, je n’ai plus joué pendant 4 ans et demi.
J’ai découvert l’École d’Échecs de ma ville [Saratov] par hasard. Adolescent, je voulais pratiquer un sport où je pouvais réussir et mes favoris étaient le ski (slalom) et l’escrime, mais on m’a dit que j’étais déjà trop vieux pour faire des bons résultats.
Un jour, alors que je me promenais au centre-ville de Saratov, j’ai vu une affiche où on invitait les jeunes au club d’Échecs Central. L’annonce était intéressante car on offrait la licence pour tous les jeunes de moins de 15 ans, ça tombait bien puisqu’il me restait 3 mois avant d’avoir cet âge ! J’y suis donc allé pour m’inscrire, j’y ai vite pris goût et je commençais à devenir fort. Le club d’Échecs donnait des cours avec différents professeurs selon le niveau. A la fin, j’étais dans les meilleurs du club et mon entraîneur était le Maître International Astashine.
As-tu participé à des compétitions Jeunes en Russie ?
En Russie, il faut savoir que le niveau des Jeunes est beaucoup plus élevé qu’en France. Ayant commencé les Échecs à 15 ans, j’avais trop de retard à combler. J’ai essayé 2 ou 3 fois de me qualifier pour le Championnat Jeunes national, mais cela n’a pas marché.
Comment as-tu réussi à progresser dans ces conditions ?
J’ai beaucoup joué à Saratov, et petit à petit, j’ai obtenu un bon niveau. Je jouais en catégorie adulte, parce que je n’étais pas assez fort et trop vieux pour jouer dans les compétitions Jeunes.
Je me suis acheté des livres d’Échecs, j’ai passé des soirées entières à faire des blitz. Je me souviens qu’on jouait des parties avec de l’argent au club ou dans les parcs, pas des sommes énormes, mais des sommes suffisantes pour pouvoir rencontrer et motiver des joueurs plus forts que moi. L’été, l’activité club se tenait au parc de la ville et c’est là que j’ai le plus joué et le plus progressé. J’étais très sérieux et très motivé, le soir lorsque je rentrais, j’analysais toutes mes parties avec des livres pour trouver où j’avais fait des erreurs.
Au début , je perdais sans arrêt lorsque je jouais au parc, après trois mois, plus personne ne voulait jouer contre moi parce que je les battais systématiquement !
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Vladimir au 2ème tournoi rapide Avenir de Saint-Georges opposé au président André Ludwig |
On peut progresser même avec les Blitz ?
Ça dépend comment on voit les choses : aux Échecs, il faut à la fois s’amuser (même quand on perd) et se prendre au sérieux. A l’époque, il n’y avait pas d’ordinateur, pas de bases de données, c’était différent, comme je ne jouais pas beaucoup de parties en cadence longue, il fallait bien trouver matière à analyser.
Après toutes ces années je suis devenu également un bon joueur à l’aveugle.
Tu t’entraînais en rejouant des parties sans voir l’échiquier ?
Oui.
J’arrivais également à faire 4, 5 ou 6 parties à l’aveugle contre des adversaires différents. Une fois en Suisse, à Lugano, on m’avait demandé de faire une simultanée et une partie sur un grand échiquier dans la rue de Lugano à l’aveugle, il y avait pas mal de spectateurs. J’avais battu un joueur classé 2200 élo et j’en étais très fier. Il n’a pas compris que dans une partie à l’aveugle, il fallait jouer compliqué, il a joué une position simple, passive et cela a été décisif, j’ai dominé la partie et gagné en une trentaine de coups.
A quel âge es-tu devenu Maître International ?
En fait, j’ai obtenu ce titre quand je me suis mis à travailler les Échecs d’abord personnellement puis en tant qu’Entraîneur, métier auquel je me prédestinais. J’ai pris des cours d’Échecs dans l’école d’entraîneurs de Russie. En même temps, je faisais beaucoup de tournois, mais cela restait très difficile parce qu’en Russie il faut souvent passer par des qualifications, et si tu les ratais, il fallait attendre un an avant de pouvoir rejouer ce tournoi. J’avais un niveau correct, j’étais champion de ma ville (Saratov), une ville d’environ 1 million d’habitants, et champion de ma région, mais cela n’était pas suffisant pour avoir le titre de Maître International.
En 1988-89 avec l'ouverture des frontières et une circulation plus libre pour aller à l'étranger, j'ai décidé de tenter ma chance en Europe. En Hongrie d’abord, où j’ai réalisé ma première norme de Maître International alors que j’étais non classé : à l'époque, vers la fin des années quatre-vingts, en Russie, on n’était rarement classé en-dessous de 2200-2300 élo. Ensuite j’ai continué à faire des tournois dans les pays de l’Est : en Pologne, en Tchécoslovaquie…
Finalement, le titre de Maître International m’a été décerné en 1990 à Budapest où j’ai terminé premier avec 7/8 points. [Il faut trois normes et un classement supérieur à 2400 élo pour avoir le titre de M.I.]
Tu as obtenu une première norme de Maître International alors que tu étais non classé ?
Oui.
Mon premier classement international était de 2405 élo [sic !].
En Russie, il y a beaucoup de très forts joueurs non classés qui battent régulièrement des Maîtres.
A quel âge es-tu devenu Grand Maître International ?
Lorsque je suis devenu Maître International, j’ai joué de plus en plus à l’étranger mais la 1ère norme de Grand Maître International a été obtenue en Ukraine à Alushta en 1993.
Ce tournoi reste un des meilleurs souvenirs de ma carrière bien qu’il n’aurait jamais du se dérouler…
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Le responsable voulait faire deux tournois de GMI : un catégorie 7/8 et l'autre de catégorie 10/11. Mais il n'avait pas réuni assez de forts joueurs pour réaliser ces 2 tournois de GMI.. Finalement, l'organisateur a décidé de ne faire qu’un seul tournoi de GMI de catégorie 10 (!) et il m'a proposé d’y participer ! J'ai hésité un moment (en sachant que je devais payer une inscription chère comme c'est souvent le cas dans les tournoi fermés) car je n'avais jamais eu l’occasion de jouer dans un tournoi aussi fort auparavant. Parmi les participants, il y avait les GMI Ibragimov, Gipslis, Savchenko, Moscalenko qui étaient déjà bien connus en Russie et surtout Alexandre Morozevitch [un des meilleurs joueurs du monde aujourd'hui]. |
Alexandre Morozevitch |
D’ailleurs j’ai empêché Morozevitch, à l’avant-dernière ronde, d’acquérir une norme, en le battant. J’ai un score égal contre lui (1-1).
Jouer en Russie est très bien pour progresser parce qu’on y rencontre des joueurs plus forts qu’ailleurs, comme dans le tournoi Open de l’Aeroflot, mais il y a beaucoup de concurrence. Il y a quand même beaucoup plus de tournois internationaux qu'il y a 20 ans.
J’ai continué de jouer des tournois à l’étranger principalement en Occident (Allemagne, Autriche), où les prix étaient plus attractifs, dans les années 1994-1995 et j’ai obtenu mes normes de Grand Maître Intenational. [Il faut trois normes et un classement supérieur à 2500 élo pour avoir le titre de G.M.I.]
Durant cette période, j’ai rencontré ma femme, la G.M.I. féminine Safranska puis nous nous sommes installés en France.
Qu’est-ce qui te plaît dans ce jeu ?
La dynamique des pièces, comment elles interagissent entre elles, c’est une certaine forme d’art.
Quels sont tes joueurs de référence ?
Bobby Fischer, Anatoly Karpov et Garry Kasparov.
Que penses-tu de l’évolution des Échecs, notamment vis-à-vis de l’ordinateur ?
Maintenant, rien qu’avec la motivation, on voit des G.M.I. à 12 ou 13 ans. A mon époque, cela n’existait pas, il n’y avait pas d’ordinateurs.
Kasparov a été certainement le premier à travailler avec et a tout de suite compris comment les utiliser.
L’ordinateur risque de tuer les Échecs. Il est utile pour la théorie et les idées tactiques. Par contre, surtout chez les jeunes, l’ordinateur enseigne une façon mécanique de jouer, ils apprennent par cœur une variante qu’ils ont vu avec Fritz, Rybka ou Chessbase, et la ressortent sur l’échiquier. L’ancienne méthode (livres + entraîneurs) conduisait plutôt à une compréhension du jeu qu’il n’y a pas forcément chez les très forts joueurs actuels. Maintenant un joueur confirmé peut battre un Grand Maître parce qu’il s’est préparé avec l’ordinateur. Du coup, ces derniers doivent apprendre beaucoup plus de théorie qu’auparavant, cela demande beaucoup de travail.
Maintenant, tu es entraîneur, comment gères-tu ta carrière ?
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Je n'ai pas encore laissé tomber ma carrière de joueur professionnel, mais ces 5 dernières années, il est vrai que je me suis plus tourné vers le métier d’entraîneur. |
Cécile Haussernot [Photo: Pokemonchess] |
Parmi tous les jeunes français, quels sont ceux qui sont pour toi les plus doués ?
C’est une question difficile : en tant qu’entraîneur de l'équipe de France, je ne dois pas faire de favoritisme !
Cécile Haussernot est très douée, elle peut, à mon avis, envisager un jour une carrière de joueuse professionnelle.
Chez les garçons, je pense à Maxime Lagarde, Jules Moussard qui n’est pas loin d’être au même niveau. Il y a aussi Bilel Bellahcene, Gary Giroyan …
Que doit faire un jeune pour progresser ?
A mon avis, il doit travailler de lui-même et être conseillé par un entraîneur. Les deux sont importants.
Un entraîneur est comme un médecin qui consulte les malades !
Quand on aime les Échecs, il faut travailler sérieusement les Échecs avec un entraîneur.
QUESTION POLITIQUEMENT INCORRECTE
Pourquoi les Français ne percent pas au niveau mondial comme c’est le cas pour les joueurs russes ?
Joueur d’Échecs professionnel peut-être considéré presque comme un métier en Russie (un pays qui compte tout de même 3 fois plus d’habitants). Dans certaines régions, on peut trouver des sponsors pour financer des joueurs (afin de les aider à participer à des tournois nationaux et internationaux)..
En France c'est moins évident, ce n’est pas comme pour les joueurs de football, cela implique un certain risque, par rapport aux études notamment. Pourtant, la France est certainement le meilleur des pays occidentaux en politique de Jeunes.
Pourquoi les Russes ou les Chinois gagnent contre les jeunes Français aux championnats du monde jeunes ?
Tout simplement parce que ce n’est pas le même système.
En Chine ou en Russie, on peut être Entraîneur d'Échecs professionnel et être assez bien payé, en France ce n’est pas la réalité. Entraîneur d’Échecs est aussi un vrai métier. Au club d'échecs Central de Saratov par exemple, il y a 15 entraîneurs et animateurs salariés. Donc pour rattraper le niveau des Russes aux Échecs, il serait souhaitable de créer bien plus de postes d’Entraîneurs. Il faudrait engager des MI ou GMI qui pourraient partager leur expérience échiquéenne avec les jeunes joueurs français.
Joël Lautier, Étienne Bacrot, Maxime Vachier-Lagrave nous offrent des contre-exemples en ayant atteint le très haut-niveau ?
Ce sont des joueurs très doués, mais il y beaucoup plus de joueurs de + de 2600 et de + de 2700 élo en Russie, Chine, Inde. C'est à cause de la formation continue qui est assurée par les entraîneurs MI/GMI de ces pays là. Il y a aussi des fortes traditions échiquéennes dans ces pays, bien sûr.
Récemment dans un « Europe-Échecs », j’ai lu tout ce qu’il fallait faire pour développer les Échecs : juste le soutien du gouvernement pour créer un vrai statut d’Entraîneur d’Échecs, je suis totalement d’accord !
Parmi les pays que tu as visités, quels sont ceux que tu as le plus aimés ?
La France !
Mais aussi l’Espagne, l’Italie, la Suisse …
Qu’est-ce que tu apprécies en France ?
La liberté, une certaine tolérance.
Et en Russie ?
L’accueil et la simplicité. A cause du système, il n’y avait pas de différences entre les classes. Par exemple, quand on voyageait dans le train en Russie, on pouvait se parler sans se connaître. Ce n’était pas rare de partager son repas avec des inconnus.
Il y avait de la solidarité, si quelqu’un n’avait pas de toit où dormir, on l’invitait chez soi. Les choses ont un peu changé maintenant, il n’y a plus autant de solidarité, le pays est en train de s’occidentaliser surtout dans les villes.
Quels sont les défauts chez les Français ?
On reproche souvent aux Français de n’être pas assez disciplinés.
Quels sont les défauts chez les Russes ?
C’est la même chose pour les Russes ! [rires]
Quelle autre métier t’aurais plu ?
Sans les Échecs, je me serais destiné à une carrière financière ou économique.
Enfin qu’est-ce que tu aimes en dehors des Échecs ?
Le sport : marcher.
Voyager aussi même si c’est 90 % pour les Échecs, j’apprécie les voyages.
J’aime également les langues étrangères.
Merci Vladimir pour cette interview sympathique, et surtout pour t’être déplacé voir les amateurs de l’Yonne admiratifs des Grands-Maîtres comme toi !






